Monsieur Sadamoto, vous faites également partie, pour le dessin des personnages,
de l'équipe de la version télévisée d'Eva. J'aimerais
savoir quels points ont attiré votre attention pour déterminer la
personnalité de chaque personnage. Commençons par Shinji.
YS: En général, le héros d'un dessin animé "genre
robot" fait appel à des images passionnées et énergiques.
Pour sa part, Shinji devient le héros d'Eva malgré lui, presque
par hasard ! Il n'est ni passionné ni énergique. Il fallait donc
trouver une image tout à fait différente pour ce personnage :
un type de héros au coeur brisé en quelque sorte.
Ce personnage a en effet un côté très sec.
YS: Je voulais lui donner l'image d'un enfant moderne en tenant compte de toutes
les images auxquelles peuvent s'attendre les fans de dessin animé.
Ce que vous voyez dans cet enfant moderne, c'est son indifférence
envers autrui ?
YS: Plutôt cette tentative de ne pas s'intéresser aux autres. Il
n'est pas indifférent, mais il essaie de l'être en s'enfermant
délibérément dans son cocon.
C'est l'image de la vulnérabilité ?
YS: Je voulais donner à Shinji une image féminine et pure. En le
dessinant, je voulais créer un personnage blasé et inerte, ayant
le désir de se suicider sans pouvoir passer à l'acte.
Avez-vous suivi un modèle ?
YS: Pas spécialement. Mais, vous voyez, il existe des visions traditionnelles
du héros Japonais comme Ushiwaka-Maru, Yamato No Takeru ou Issun-Bôshi.
Je crois que Shinji relève plus d'une image féminine et belle
que d'un caractère masculin et énergique. Au départ, ses
cheveux étaient un peu plus longs. En général, les cheveux
longs d'un héros servent à cacher ses yeux sur un plan technique,
et a flotter dans le vent lors des scènes d'émotion. Mais les
cheveux longs donnent une image trop sauvage et réduisent le côté
sensible et vulnérable.
En évitant cette image du héros actif, en sueur, je voulais
dessiner un personnage se rapprochant de l'image du garçon manqué,
avec des cheveux courts et un front dégagé. Concrètement,
ses yeux féminins sont empruntés à Nadia. Shinji est la
version masculine de Nadia. À vrai dire, ils sont identiques hormis leurs
cils et leur coupe de cheveux.
Ce qui tend à prouver que vous ne dessinez pas les personnages exactement
selon vos goûts.
YS: C'est exact. Ce personnage est significatif dans la mesure où il incarne
l'antithèse des autres héros pilotes de robots, avec de longs
cheveux, vifs et dynamiques... Durant les deux années passées,
on n'a pas vu de héros pilote de robot aussi féminin, ni avec
une sensibilité telle que celle de Shinji. Ce personnage incarne les
aspects stoïques qui existent en moi. À travers lui je peux exprimer
mes propres mots.
Vous sous-entendez ainsi que lorsque vous dessinez ce personnage, au lieu
d'être objectif, vous vous identifiez complètement à lui
?
YS: C'est une des raisons pour lesquelles le héros de la bande dessinée
est un peu différent de celui du dessin animé. Le héros
de la version télé provient directement du scénario écrit
par monsieur Anno. Alors que moi, je décris Shinji avec mes propres mots,
bien que celui-ci ait été créé par monsieur Anno.
Voila la raison du décalage entre les deux Shinji. Celui de la version
télé est en quelque sorte plus mignon, plus sage, alors que celui
de la bande dessinée fait davantage penser à un enfant à
l'esprit retors. Je suppose que ce décalage provient de la différence
de nos caractères : à l'école, monsieur Anno était
délégué de classe alors que j'étais un mauvais élève
qui ne faisait que des bêtises (rires).
Vous voulez dire que l'expression de révolte de Shinji est différente
selon le cas ?
YS: Pour monsieur Anno, la révolte est introvertie et, comme pour les
adolescents d'aujourd'hui, ne s'extériorise que très rarement.
Pour moi la révolte prend une forme contradictoire : l'adolescent révolté
peut rester stoïque et sérieux intérieurement, mais finit
toujours par se révolter. C'est un peu enfantin en quelque sorte. C'est
pour cette raison que je ne peux pas écrire de scénarios pour
la version télé avec mes propres mots : j'ai l'impression que
ce n'est pas le Shinji tel que je l'ai pensé. Au final, les deux Shinji
arrivent au même résultat ; par exemple quand ils se révoltent
devant telle ou telle situation, ou lorsqu'ils ne veulent pas obéir aux
ordres de Misato dans certaines scènes... Mais leurs moyens pour y arriver
sont différents.
Pouvez-vous nous parler du personnage de Rei ?
YS: Rei est directement inspirée du personnage d'Ukina que j'ai créé
dans une bande dessinée pour le magazine New Type (dans l'épisode
"Un ogre dans une île déserte"). L'image que j'ai choisie
pour Rei est celle d'Ukina, mais avec une coupe de cheveux au carré et
un peu dégradée. Ces deux personnages sont pratiquement identiques
à la base, au niveau des yeux par exemple. Rei est un personnage fondé
sur un concept sombre et opaque. Je voulais lui donner l'image d'une fille intouchable.
On l'admire mais on ne peut pas s'approcher d'elle.
Vous décrivez les sentiments qu'éprouvent Kensuké et
Tôji envers elle ?
YS: C'est encore plus fort que ça. La première image de Rei qui
m'est apparue était celle d'une fille couverte de pansements. Rei incarne
l'image d'une fille fragile qui m'a été inspirée par une
chanson de Kinniku Shôjo Tai qui disait : "une fille toute blanche
et couverte de pansements". Je me suis dit : "Voilà l'image
que je cherche pour elle." Ce personnage féminin dont la destinée
est de piloter un robot gigantesque m'a intrigué, et j'ai même
commencé à travailler sur elle avant de m'attaquer à Shinji.
Si j'ai coloré ses yeux en rouge, c'était pour intensifier
l'aspect héroïne absente de son personnage initial, et aussi pour
pouvoir la repérer facilement grâce aux petits points rouges. Ça,
c'est le côté purement technique de la chose. Mais je suis satisfait
de ces effets. C'est un personnage qui parle très peu et qui ne s'exprime
que par son regard et les expressions de son visage. La couleur de ses yeux
rend son regard pénétrant et très intense.
Eva: version manga et version télévisée. D'après
vous, en quoi diffèrent les histoires des deux versions ?
YS: Mon travail sur le manga s'est fait sur la base du scénario écrit
pour la version télévisée. De ce fait, je crois qu'il y
a très peu de différence entre les deux. Par exemple, si on fait
un résumé pour chaque version, on ne fera pas de différence.
Par contre les moyens d'approche, ou plutôt la mise en scène, ne
sont pas les mêmes dans les deux versions. Plusieurs personnes s'occupent
du story-board pour chaque version. Par exemple, le story-board n'est pas le
même selon qu'il est assuré par monsieur Tsurumaki, le réalisateur
adjoint, ou par monsieur Masayuki. De ce point de vue, on trouve des différences,
même si le scénario de base est le même.
J'imagine qu'il est impossible de transposer fidèlement un scénario
écrit pour une version télé dans une bande dessinée
dont le format diffère fondamentalement du dessin animé.
C'est pour cette raison que j'ai souvent modifié le scénario
original, afin de mieux l'adapter à la bande dessinée. Je voulais
baisser l'âge du public ciblé à 14 ou 15 ans, car la version
télé me semblait être uniquement destinée aux passionnés
de dessin animé. Mais l'histoire était tellement complexe que
je me suis rendu compte que c'était impossible. Si on la simplifie, ce
n'est plus Evangelion, et ce constat m'a paru sans appel. Je me suis donc appliqué
à respecter l'oeuvre dès le premier stade du projet. C'est la
ligne scénaristique du dessin animé que l'on retrouve actuellement
et qui m'avait séduit dès le départ. J'essaie tout de même
de la simplifier en réduisant la quantité d'informations ou en
montrant le monde d'Evangelion vu par le héros. Je crois que la version
télé présente l'histoire d'un point de vue plus magistral:
elle essaie de refléter une vision globale en s'appuyant sur d'autres
aspects que le héros Shinji lui-même. Au contraire, la bande dessinée
étant en principe un travail solitaire, l'auteur est obligé de
simplifier le contenu. Quand une version télé se termine en six
mois, la version bande dessinée prendra quelques années pour décrire
la même histoire. Cependant, si on ne fait que la résumer, elle
devient superficielle. Pour éviter ce piège, il faut épaissir
la trame de l'histoire en changeant le point de vue, ou en donnant plus d'importance
à la psychologie du héros par exemple. Voila les principales raisons
des petites différences entre les versions télé et bande
dessinée, alors qu'elles sont toutes deux basées sur la même
histoire. Et bien sûr, la différence fondamentale entre le dessin
animé et le manga, c'est l'absence de musique et de doublage pour ce
dernier.
Il est vrai que quand on compare les deux versions, on a l'Impression que
le même scénario est interprété d'une manière
différente. Par exemple, la psychologie de Shinji qui n'est pas décrite
dans l'animé est bien définie dans le manga.
YS: C'est mon interprétation qui peut être différente de
celle de monsieur Anno. Mais je n'ai d'autre choix que d'interpréter
les personnages à ma manière dans la bande dessinée. C'est
un de mes défauts de ne pouvoir transmettre les pensées des personnages
sans les déformer. Dans le premier épisode de la version télé,
Shinji prononce une phrase qui est importante pour le développement de
l'histoire. Mais je ne la voulais pas dans la bande dessinée. Je l'ai
donc écartée exprès. J'essaie de formuler les phrases de
Shinji selon mon interprétation personnelle.
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