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Interview D. Reignoux

Negenerv - Mars 2011


Donald Reignoux, doubleur officiel de Shinji Ikari dans la série et les films Rebuild of Evangelion, a fait l'amitié d'accorder à Negenerv une petite interview.
Les questions ont été proposées par les internautes puis mises et forme et posées au principal intéressé par Darf. Cette interview s'est déroulée à Paris le 22 mars 2011.


1 - Peux-tu nous décrire comment se passe un doublage en général ? Par exemple, doubles-tu en même temps que les autres acteurs, dans le sens chronologique du film ?
En général, lors d'un doublage, on découvre ce qu'on va faire le matin en arrivant. Si c'est une série, évidemment, on connait l'histoire en général, mais on ne sait pas ce qu'il va se passer dans les nouveaux épisodes, on ne connait pas les dialogues à l'avance.

Tu ne vois pas les scènes avant ?
Non, non, on découvre vraiment le matin même ce qu'on va faire. Et parfois lorsque c'est un nouveau projet, on ne sais même pas sur quoi on va travailler.

C'est un peu "l'arrache", c'est pour mieux capter l'émotion ?
Non, c'est juste que ça a toujours fonctionné comme ça et personne ne s'en plaint. Personnellement, ça ne me dérange pas. Parfois, on me passe les textes à l'avance et on me demande si je les aient lus. Je répond "oui oui" mais ce n'est pas le cas. En fait, on est habitué à fonctionner de cette manière. De toute façon, quand tu regarde ta boucle en VO, tu observe ce qu'il se passe et tu te contente de retranscrire. Sans déconner, il n'y a pas besoin de connaitre ou de faire une étude approfondie du personnage, cela se fait relativement naturellement. De toute manière, on est là uniquement pour reproduire ce que fait la VO, on n'est pas là pour innover.

Sauf que des fois il n'y a pas de VO
C'est vrai, des fois il n'y a pas de VO, comme pour Titeuf. Mais on est tellement habitué à être dans cette même logique que la découverte ne fait pas peur. C'est justement ce que j'aime bien, tu ne sais pas ce que tu vas faire la veille pour le lendemain.


2 - Toi qui a doublé beaucoup d'œuvres différentes (dessin animé, film live, jeux-vidéo, tv, cinéma), peux-tu nous dire si l'approche d'un doublage est différente selon le support ?
Ah ouais ! Alors le top, c'est le film. Après c'est la série ou le téléfilm et enfin les jeux-vidéos.

J'imagine que selon le jeu tu dois avoir un nombre incalculable de texte à dire
C'est même pas ça. Même sur une journée de doublage d'un dessin animé par exemple, tu peux parler énormément. Le problème du jeu-vidéo, c'est que tu as juste une case pour ton texte et tu ne sais pas ce qu'il s'est passé avant dans le dialogue. Parfois, t'as juste une petite indication, parfois tu ne l'as même pas. Par exemple, tu lis "embarrassé", "furieux", et c'est tout. Tu ne sais absolument pas où tu vas. Heureusement, moi qui suit un gros gamer, j'ai cet avantage d'imaginer très bien les situations.
Maintenant pour un film par rapport à une série. Généralement sur un film tu regarde 2 ou 3 fois la VO, ensuite tu fais ta scène, tu ré-écoute, tu passe à la scène suivante si c'est ok. La série généralement c'est une fois la VO (2 fois quand t'as vraiment le temps) et hop tu fais ton truc et si c'est bon on passe vite à la suite. Parce que t'as pas le temps, qu'il y a des contraintes financières et que ça fonctionne comme ça. Après, c'est plutôt une bonne chose pour moi car je travaille assez vite et c'est un atout.


3 - Le monde du doublage semble extrêmement fermé, penses-tu qu'il puisse s'ouvrir un jour ? En fait, penses-tu que, malgré les castings, il faille un carnet de contacts bien rempli pour pouvoir espérer se faire une place dans le milieu ?
C'est pas tant le carnet d'adresse qui compte. Effectivement, dans les grandes années de la 5 - que les plus jeunes ne connaitrons pas évidemment - ce sont des mecs qui étaient comédiens, qui faisaient du théâtre, qui tournaient des films qui se sont lancé dans le doublage. C'était des pionniers. Ensuite, entre ce moment là et la fin de la grève de 95-96, il y a pas mal de personnes qui sont arrivées "à l'arrache" et qui ont appris sur le tas. Comme moi en fait, j'ai appris sur le tas, j'étais petit, on me permettait de faire des erreurs et je me suis amélioré au fil du temps.

Petit aparté, qu'est-ce qui t'a lancé dans le milieu du doublage ?
C'était une amie de ma mère qui cherchait des enfants pour faire des doublages un peu par hasard.
Mais c'est vrai que c'est logique, étant donné qu'il y a beaucoup de monde qui frappe aux portes des studios.

Ah bon, il y a une sorte de recrudescence ?
Enormément ! Dans un studio il n'est pas rare qu'il y ait 3 personnes qui viennent et demande d'assister en restant juste assis. Pour regarder comment cela se passe et à la fin essayer de demander s'ils peuvent faire un essai. Ou parfois c'est juste pour assister, pour prendre ses marques. Ces personnes là viennent généralement de cours de théâtre ou sont déjà comédiennes.
On croit que les doubleurs font juste du doublage, ne sont pas comédiens. C'est vrai que généralement ces personnes là font autre choses, tu ne fais pas que du doublage. C'est assez utopique de penser que le doublage se suffit à lui même. Moi par exemple, j'ai fait beaucoup de doublage mais j'ai aussi fait une pièce de théâtre cet automne. Donc c'est sûr qu'aujourd'hui, on va te demander une formation. Tu ne peux pas arriver dans un studio et dire "Bonjour, je voudrais faire du doublage" ! Tu vas te faire jeter en l'air ! Et c'est déjà arrivé, on a vu des bouchers, des charcutiers arriver et dire "ouais j'ai entendu qu'on gagnait bien sa vie en faisant du doublage donc je voudrais en faire". Et le mec il se met de l'autre côté du micro, dos à l'écran. Il ne doute de rien et il se fait jeter en l'air. Donc c'est sûr qu'il faut connaître un minimum le métier, tu ne peux pas te lancer la dedans comme ça.

En même temps il n'y a pas vraiment de formation de doublage.
Il n'y en a pas du tout, c'est pour ça que les personnes qui viennent assister ont raison, elle sont comédiennes et elles viennent apprendre les techniques du doublage. Effectivement, c'est compliqué, t'as la bande qui défile, il faut regarder le personnage à l'écran, voir s'il fronce les sourcils, s'il fait des mouvements, s'il se baisse. Quand tu es spectateur, tu n'y pense pas mais quand t'es à la barre c'est très différent. C'est assez compliqué au début mais quand t'as compris le truc c'est facile.
Alors voila, aujourd'hui, le doublage, il y a beaucoup de monde qui veulent en faire car il n'y a pas trop de taff dans le théâtre, dans le tournage.

C'est plus les comédiens qui veulent se lancer dans le doublage ?
Ouais et c'est impressionnant le nombre de messages que je reçois su facebook de gens qui me demande de faire doubleur. On peut comprendre c'est un métier qui sort un petit peu de l'ombre en ce moment.

Et tu dois le ressentir toi aussi, on doit te demander plus d'interview, des passages à la télé...
Les interviews c'est de temps en temps, généralement c'est sur Internet pour des Sites spécialisés. Mais de nos jours, il y a des trucs hallucinants qui se font. Il y a un truc qui s'appelle parlons VF où le mec il fait une heure d'émission que sur le doublage français. Bon, je ne suis pas forcément d'accord sur tout ce qu'il dit, mais il dit des trucs vraiment pas cons parce qu'il a une culture du doublage impressionnante. Donc c'est vrai que j'ai l'impression que le doublage sort un peu de l'ombre. Cependant, c'est pas pour ça qu'on fait ce métier. Moi j'ai pas besoin de reconnaissance, je m'en fou, mais c'est vrai que ça devient un peu plus à la mode.
Du coup ça amène beaucoup de personnes qui ne sont pas du tout comédiennes et qui veulent faire ce métier. Dans un sens, tant mieux, qu'elles viennent ! Mais il faut prendre des cours de théâtre, il faut être un minimum comédien. Si tu commence à 10 ans comme j'ai pu le faire moi et apprendre sur le tas ça va. Par contre, t'arrive pas à 20 ans pour faire tes armes parce que t'es pas au point. A 20 ans, on ne te pardonne pas.
Souvent les chaînes demandent de nouvelles voix. Parfois on me propose mais on me dit vite "Ah bah non, bah Donald on l'a trop entendu sur notre chaîne parce qu'il a fait telle ou telle série". Du coup ils ne me prennent pas sur ce projet là. Mais souvent ça revient parce qu'on n'est pas tant que ça à travailler vite, du coup c'est plutôt à mon avantage.
C'est ça le truc : ils veulent changer les voix mais ils veulent que ça aille vite, c'est le problème, c'est pas forcément compatible.


4 - Que penses-tu des VF d'animés édulcorées, avec des dialogues censurés pour les rendre moins crus, comme ça été le cas pour Ken le survivant ou Nicky Larson par exemple ?
Je fais parti des personnes qui disent que ça a amené son charme à Nicky Larson et à Cobra, ces doublages ridicules. Maintenant je peux aussi comprendre qu'on trouve ça aberrant qu'on ai "massacré" une série en la doublant totalement différemment de la VO. Mais moi qui fait partie de cette génération là, franchement, cela ne m'a pas plus choqué que ça et je trouvais même ça normal quand je le regardais.

Forcément, quand on le regarde sur le coup, quand on est petit, on ne s'en rend pas compte. Mais quand on découvre plus tard toutes les scènes supprimées ou tous les dialogues modifiés...
Alors ça c'est la volonté des chaînes et ça n'a jamais changé. Encore maintenant tu ne dis pas ce que tu veux dans un doublage, les clients sont toujours là pour veiller à édulcorer. Le nombre de fois où tu voudrais dire "putain", "salaud", "enculé" et ton texte c'est : "espèce de gros naze"... Mais tu ne peux pas le changer parce que si tu le fais, on te rappelle 10 jours plus tard pour te dire : "T'as un retake, il faut que tu vienne rechanger un truc". Donc au bout d'un moment, tu te conforme à ce qu'on te dit.
Donc les scènes censurées et les dialogues modifiés, ça ne m'étonne pas, ça a toujours été comme ça et on peut dire que c'est très français. Mais en même temps Nicky Larson qui se prend une enclume de 500 tonnes sur la gueule, ça montre bien que c'est une série qui se prête vraiment au loufoque.

Pour Nicky Larson, oui, mais ce n'est pas comme Ken le Survivant qui n'était pas une série pour enfant mais qu'ils ont essayé de diffuser comme tel.
Oui. Bon en même temps je peux comprendre qu'il y ai des fans mais moi j'ai vu Ken le Survivant quand j'étais petit et le revoir maintenant ne me viendrait pas à l'esprit. Mais je peux comprendre qu'il y ait une communauté qui adore ça et qui trouve ça dommage en le revoyant avec un regard adulte.
Comme je le dit souvent, quand tu regarde une VF, t'accepte de regarder une adaptation française. Tu ne regarde pas une copie conforme en français, c'est une adaptation. Donc tu joue le jeu, tu regarde une VF, c'est une VF, sinon tu regarde une VO sous-titrée. Nous on essaye de faire au mieux pour le doublage mais c'est pas toujours le cas, on fait comme on peut.


5 - Quand tu arrive sur un nouveau doublage, comment fais-tu pour entrer dans le personnage ?
Quand tu commence, on t'explique le film, ce qu'il se passe, ton personnage, pourquoi il a fait ci ou ça. T'es pas jeté dans le grand bain sans savoir quoi faire.

As-tu des techniques pour rentrer dedans?
Non, il n'y a pas de technique. Tu t'adapte, tu cherche à coller le plus à ce que tu entends en VO. Par exemple dans le film "Killer inside me" j'ai été très surpris de la voix qu'avait le comédien en anglais et du coup j'ai pris une voix éraillée.

Tu essaye de coller un peu à la voix originale?
Ca dépend. Si c'est un jeune normal, je vais faire ma voix normale. Mais si le mec a une vraie particularité, s'il a un gros grain, quelque chose de vraiment typique qu'on peut refaire en VF, je le fais. Maintenant, à part sur un dessin-animé, je ne change pas ma voix. Mais par exemple, si le mec est un peu gros tu rajoute un peu de bonhommie, tu vas un peu plus dans les graves.
En fait, ce n'est pas que tu rentre dans le personnage. Sur un tournage c'est toi le personnage donc c'est différent mais en doublage tu t'adapte scène par scène à ce que tu vois et ça s'arrête là, tu ne fais que reproduire ce que tu entends.


6 - Quel est le rôle qui t'a le plus marqué dans ta carrière, que ce soit de par sa difficulté ou le plaisir occasionné ?
Je n'ai pas trop de mauvais souvenirs. Ceux qui m'ont donné le plus de plaisir sont Titeuf évidemment. Reese dans Malcolm, Phinéas et Ferb. Généralement c'est plus les dessins animés.
Sinon dans les acteurs que j'adore doubler il y a Jesse Eisenberg que j'aime bien faire en ce moment. Et puis Shia LaBeouf, quand je le faisais.

Tu ne fais plus Shia LaBeouf ?
Non. On m'a dit à l'époque que sur le film Paranoiak, je n'avais pas l'âge exacte du comédien. J'avais 3 ans de plus et on m'a dit qu'on allait sentir ma maturité de jeu. Alors que je le faisais depuis 10 ans. C'est con. Mais c'est pas grave, c'est le jeu. C'est comme ça. Parfois je fais des mecs que d'autres personnes avaient doublé avant et d'autre fois c'est l'inverse.


7 - Est ce qu'il t'arrive de visionner des séries/films sur lesquels tu as travaillé
Les séries non. Parce que j'en bouffe à longueur de journée toute l'année et que ça me saoul. Quand je vois les experts sur TF1 par exemple je zappe instantanément. Il y a peu de série que je regarde. J'adore suivre Grey's anatomy mais c'est à peu près tout.
En fait, je ne les regardent pas car j'ai vraiment l'impression d'être au taff. Et sinon celles que j'ai doublé je les regardent rarement, uniquement si je tombe dessus, pour faire une auto-critique.
Car je peux pas regarder un film ou une série dans laquelle je suis sans faire une auto-critique, c'est normal. Un ébéniste ne va pas regarder ses meubles en disant "ah qu'est-ce qu'il est beau et parfait". Non, lui il va voir le pied mal biseauté invisible pour les autres. De toute façon comme je le dis souvent, à partir du moment où tu te considère comme bon, c'est qu'il y a un problème. Il faut toujours essayer de progresser.
Maintenant il y a des films pour lesquels je suis content du résultat. Je ne dirais pas que je suis bien mais je suis content du résultat. Le film "Social Network" sur facebook, le film Titeuf ou Dragon je suis content du résultat. Il y a une différence entre "être content du résultat" et "se trouver bien".


8 - Qu'est-ce qui t'a poussé à reprendre le rôle de Shinji, plus de 10 ans plus tard ?
Rien, on est venu me chercher en fait et comme j'ai pas pour habitude de refuser du taff... Et puis, étant donné que j'ai eu beaucoup de critiques sur cette série là, je me suis dit que c'était une bonne façon de la refaire bien, propre, carré pour que je n'ai rien à me reprocher. J'ai eu des critiques un peu dures à l'époque mais je l'accepte. C'est juste dommage de ne pas avoir eu le temps de le faire et que je ne me sois pas rendu compte que c'était une grosse série. Donc maintenant je suis content d'avoir une seconde chance.
Ma voix a un peu changée mais je ne pense pas que ça choque tant que ça. En tout cas je pense avoir fait un taff propre sur le film.


9 - As-tu appréhendé ce retour, le premier jour ?
Non, enfin, de toute façon, je l'ai fait en une après-midi.
Quand j'ai fait Evangelion, ça faisait 2-3 ans que je travaillais pas mal. Maintenant, aujourd'hui, c'est encore 13 ans après, 13 ans pendant lesquels j'ai beaucoup travaillé, je me suis entrainé et amélioré.
Ce n'est pas un traumatisme. Je trouve dommage qu'on n'ait pas eu plus de temps alors que c'était une grosse série. Mais ça, personne ne le savait. Après il faut se mettre à ma place, quand j'ai pris les grosses critiques, j'avais 17-18 ans, j'étais jeune et j'avais du mal à les accepter. Avec le recul, je sais que mon taff n'était pas irréprochable, loin de là. Mais j'ai fait ce que j'ai pu avec mon expérience de l'époque. Et aujourd'hui je suis content du résultat du dernier film.


10 - Les conditions de doublage pour les films Evangelion ont elles changées par rapport à la série en 1997 ?
Oui et non. C'est vrai que sur la série on allait un peu plus vite. Là on avait plus de temps mais comme je vais beaucoup plus vite quand je travaille, on a récupéré ce rythme là. De toute façon pour faire ce travail là en une après midi, il n'a pas fallu chômer.
Non seulement il y avait un peu plus de temps mais on connaissait aussi le personnage. C'est un peu comme ci on avait fait des répétitions avant et que là, on enregistrait pour de vrai. Tu connais le personnage, tu sais où tu vas donc c'est plus facile. Du coup, tout le monde était plus à l'aise.
Quand t'y pense, on faisait pas mal d'épisodes en une après-midi. Donc là un film en une après midi c'est un peu le même rythme. Mais ça s'est beaucoup mieux passé et j'ai pas du tout senti la pression du temps, ce qui est une bonne chose. Donc c'est peut-être moi qui ait créé ce rythme là parce que je savais où j'allais. De toute façon je savais que j'avais envie de vraiment bien faire pour que les fans récupèrent une bonne VF.


11 - Quels différences trouves-tu entre le Shinji de la série et celui des nouveaux films?
Aucune idée. J'ai eu l'impression de faire la même chose que la série mais en film avec plein de scènes raccourcies. Donc je n'ai pas spécialement trouvé qu'il y avait un changement.

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